Movie Slayer

Billets d'humeurs cinéphagiques

Règle #2 : Savoir fermer les yeux suffisamment longtemps

Règle #2 Parce que comme toutes les bonnes choses, l’abus d’informations sur les projets ciné fini par les gâcher avant même de leur donner la chance d’exister.

Règle #2

Ça y est, j’ai fait une overdose d’informations sur The Dark Knight Rises. Les symptômes étaient tous là depuis longtemps, palpable depuis des jours, des semaines, mais je n’ai rien fait, je me suis laissé aller, parce que c’était bon, parce que c’était facile. Tout à commencer assez naïvement, comme cela se passe généralement dans ce genre de situation je suppose. C’est un ami qui m’a le premier envoyé les rumeurs de castings, il y a quelques mois. Au début je n’en voulais pas, je me suis bouché les oreilles, éloigné de lui, je voulais garder mon innocence, mais il m’a dit que tout le monde le savait, que c’était normal, il m’a dit que oui, bien sûr au début on avait l’impression de faire quelque choses de mal en s’abreuvant d’informations non vérifiées sur un projet en court, mais que le plaisir de savoir ça avant tout le monde était incomparable, un sentiment de puissance intense, unique. Je l’ai écouté, j’ai craqué, je me suis dit que c’était juste une fois, que le casting d’un film ne pouvait pas gâcher son futur visionnage, que c’était normal de se renseigner là-dessus. Puis les jours ont passé et peu à peu, sans m’en apercevoir, j’ai appris de plus en plus de choses sur le dernier Batman de Nolan. D’abord ça a été de nouveau le casting : Tom Hardy en Bane, Anne Hathaway en Catwoman, Marion Cotillard, Juno Temple, Joseph Gordon Levitt… Je me disais que c’était bon de voir tout cela se construire avant que ce soit officiel, de se sentir au devant de la vague. Bien entendu, toutes ces informations n’étaient pas pures, elles étaient souvent coupées par d’absurdes spéculations qui, en me menant en erreur, ôtaient parfois un peu de l’ivresse du savoir. Mais au début je ne faisais pas attention à cela, je me laissais aller par le flot, je laissais mes amis les plus au devant de la vague me fournir les informations et les rumeurs les plus chaudes avant qu’elles ne soient officielles ou démenties.
Règle #2
Puis tout ceci est devenu compliqué, brouillon, les informations n’étaient plus fraîches, de plus en plus coupées. A ce moment là on me parlait d’une apparition de Riddler et du Pingouin, on m’annonçait un Robin Williams et un Philip Seymour Hoffman… tout ceci n’était plus assez  pour moi, le sentiment avait disparu, il m’en fallait plus, de meilleur qualité. Alors j’ai fais ce que quiconque aurait fait dans ma situation, j’ai fait ce qui me semblait le plus logique : je suis allé au devant de mes fournisseurs, j’ai fait mes propres recherches, mes propres vérifications. Et c’était bon, de nouveau. Les informations étaient énigmatiques, mais précises et vérifiées, elle demandaient plus d’effort mais ne me laissait plus le sentiment de me laisser aller. Ça a commencé par les lieux de tournages (Pittsburg, Angleterre…). J’avais l’impression d’être le seul à avoir ces infos, de faire partie d’un groupe de privilégiés, c’était bon, c’était enivrant. Je me suis abonné à des flux RSS, j’ai visité jours après jours les blogs et fansites qui spéculaient sur les rôles attribués aux différents nouveaux acteurs, sur la signification et l’utilisation des différents lieux de tournage. Cela a duré peut-être 6 mois, surement plus. Je ne m’en souviens plus très bien, mon addiction s’est installée de manière rampante, m’obligeant à me connecter sur google news plusieurs fois par jour pour relire inlassablement les mêmes articles, me forçant à étudier les moindres photos, les moindres adresses URL pour y déceler une information volontaire ou non, les informations involontaires sont encore les meilleures. Très vite les premières photos de tournage sont tombées, puis les premières photos officielles. Je commençais à m’apercevoir que mon excitation mutait progressivement, l’obtention de photos et de rumeurs ne me suffisait plus, je voulais plus, toujours plus, mais je ne savais pas quoi. A chaque fois qu’une nouvelles photo apparaissait (d’abord les décors, plus les photos d’équipes, puis les photos de tournage, puis, enfin, la photo officielle de Bane), la satisfaction qu’elle me fournissait était éphémère, immédiatement suivie d’une très grosse frustration. J’ai longtemps cru que c’était parce que je recherchais la perle, le Graal de l’information : une première bande annonce visible avant sa sortie officielle (ce qu’on appelle dans le milieu une Leak) ! Des images et des dialogues du film avant tout le monde !

Règle #2

Quand la première affiche officielle est sortie, je savais avant même de la voir que sa sobriété et son absence de personnage réduirait immédiatement à néant l’effet qu’elle aurait sur moi, la frustration avait précédé la découverte de l’affiche. Mais je ne m’inquiétais pas encore, je croyais que, à partir du moment où j’aurai vu la bande annonce, tout irait mieux, je croyais que je maîtrisais tout cela. Je disais que je gérais. Puis le jour fatidique est arrivé, le Graal est tombé dans mes mains : la bande annonce avait leaké sur le net et sous mes yeux, les premières images officielles avaient défilées devant mes yeux avant que cela ne soit officiellement autorisé. Ce serait mentir de dire que cela n’était pas bon, que cela n’était pas enivrant. Je dois le dire, j’étais heureux, j’étais rassasié, du moins sur le moment. Mais je savais que ce Graal était trop pour moi seul, alors j’ai essayé de le partager, d’abord sur ces pages, mais les autorités avaient déjà supprimé la possibilité de ce genre de diffusion, alors j’ai fait ce que beaucoup font dans cette situation, j’ai passé le pas, j’ai dégoté une version MP4 de cette bande annonce et je l’ai envoyée par mail. « Juste à des amis« , je me disais, « ça reste dans le cercle privé, ce n’est pas grave« . Et puis mes amis étaient heureux, j’étais heureux, où était le mal ? Mais après ça, plus rien n’était pareil, les infos n’avaient plus le même goût, plus la même saveur, pour ainsi dire, elle ne me faisaient plus rien dans le meilleur des cas. Les photos de tournage de Bane et Batman m’ont ennuyé plutôt que de exciter, la première photo de Catwoman m’a énervé, l’absence de nouvelles sur l’apparition de Juno Temple me déprimait, les rumeurs autour du personnage interprété par Marion Cotillard comme descendante de Ra’s al Ghul me filaient la nausée.

Règle #2
C’est à ce moment là que j’ai commencé à vouloir arrêter. Mais c’était tout simplement impossible, le flux RSS me titillait sans cesse, comment l’ignorer ? Et puis, je me disais que je ne faisais du mal à personne, que ce n’était qu’un film, que des petits spoilers de rien du tout… Puis hier, il y a eu l’information de trop, celle qui a créé le trop plein, celle qui n’aurait jamais dû m’atteindre : un vidéo d’un stade, à Pittsburgh, où un figurant filmait avec son téléphone une partie du tournage qui se passait à l’autre bout du stade. La vidéo était de mauvaise qualité, le son aussi, pourtant on y apprenait des éléments de l’histoire qui auraient du me surprendre en salle, on entendait vaguement la voix lointaine de Tom Hardy que j’aurais aimé découvrir dans les conditions techniques qu’elle mérite, on comprenait un peu trop de choses à cause de sous-titres que le caméraman clandestin avaient inséré… A cet instant là, à cet instant précis, perché au dessus de mon ordinateur, je venais de perdre tout désir de voir le film. The Dark Knight Rises ne m’intrigue plus, ne m’excite plus, j’en ai trop vu, et pas ce que je voulais voir. J’ai l’impression qu’on m’a montré des photos de l’accouchement d’un enfant alors que j’essaie de le concevoir. J’ai fait une overdose et je ne peux m’en prendre qu’à moi. Je n’ai pas réfléchi, je n’ai pas fait attention, et je me suis retrouvé à détruire ce que j’aimais le plus : entrer dans une salle excité par l’absence de connaissances sur ce que j’allais découvrir sur le grand écran. Le cinéma tient son charme de la magie qu’il dégage une fois fini, c’est un somme de travail, l’accomplissement de l’effort de centaines de personnes qui ne prend forme qu’une fois achevé. Le travail en cours est brut, sans beauté ni âme, il n’est pas fait pour être vu, diffusé. C’est pourquoi je le dis via cette deuxième règle fondamentale du cinéma, assez similaire à la première (est-ce une référence involontaire à Fight Club ?), il faut savoir garder les yeux fermés suffisamment longtemps pour garder sa capacité d’émerveillement face à un nouveau film.  Bien sûr, le sentiment grisant de dégouter une information exclusive sur un projet en cours est presque aussi agréable que le visionnage de l’œuvre final, mais il faut savoir faire preuve de patience pour que l’un n’empiète pas sur l’autre. Je l’ai découvert de la pire des manières qui soit, c’est pourquoi je vous met ici en garde.


posted by valmens in Règles du cinéma and have No Comments

Place your comment

Please fill your data and comment below.
Name
Email
Website

* Copy this password:

* Type or paste password here:

Your comment
Protected by WP Anti Spam